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Intervention de Loïc Bertrand au Sénat

Texte de l’intervention

par Fanny Dubray - publié le

L’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques (OPESCT) organisait ce jeudi 23 mai une audition publique consacrée au rôle que devra jouer la science dans le chantier de restauration de Notre-Dame-de-Paris. Loïc Bertrand, Directeur d’IPANEMA, s’est exprimé lors d’une table-ronde consacrée au rôle de la recherche scientifique. L’événement était retransmis en direct sur le site du Sénat.

"Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,
Chers collègues, Mesdames, Messieurs,

Je tiens tout d’abord à remercier l’Office parlementaire de son invitation à présenter l’apport que des dispositifs comme le synchrotron SOLEIL et l’infrastructure européenne consacrée aux sciences du patrimoine (E-RIHS), en cours de constitution, peuvent et surtout pourront apporter, ainsi que le dispositif exceptionnel de soutien à la recherche que nous mettons en place avec la Région Île-de-France suite à la tragédie du 15 avril dernier. Ce que je vais dire s’inscrit donc après la phase "d’urgence impérieuse" présentée Mme Lise Leroux du Laboratoire de recherche des monuments historiques.

Tout d’abord, permettez-moi de définir en quelques mots ce qu’est un synchrotron.

Un synchrotron est une source de lumière intense, notamment dans la gamme des rayons X, sur un grand instrument. La France en héberge deux, SOLEIL – installation nationale — sur le Plateau de Saclay et l’ESRF – installation internationale – à Grenoble. Hors programmes spatiaux, ITER, et autres infrastructures spécifiques, SOLEIL est le plus important des très grands instruments de recherche nationaux après la flotte océanique française. Son anneau fait 100 m de diamètre. Le synchrotron SOLEIL accueille plusieurs milliers de scientifiques toutes disciplines scientifiques confondues par an, qui conduisent des expériences sur ses trente lignes de caractérisation.

Ces deux synchrotrons possèdent une expertise dans le domaine des matériaux du patrimoine sans équivalent au plan international. En 2007, il y a 12 ans, l’État français et la région IDF décidaient de se doter du laboratoire IPANEMA, seul centre au monde dédié au patrimoine sur grand instrument, que j’ai eu l’honneur de construire et de diriger depuis sa création. IPANEMA héberge des scientifiques du monde entier qui viennent travailler sur les lignes de SOLEIL et d’autres sources de lumière. SOLEIL a ainsi accueilli plus de 200 projets de recherche dans le champ du patrimoine depuis son ouverture il y a 10 ans.

Comme nous le montrent de nombreuses publications, il n’y a pas de doute que nous pourrons contribuer à des recherches consacrées à la cathédrale Notre-Dame, par exemple :

  • concernant l’étude de l’histoire des matériaux : informations sur les techniques artistiques, la pierre, le bois, les vitraux, les objets mobiliers. Des méthodes d’imagerie 3D comme la microtomographie de rayons X (une variante du scanner médical) peut être appliquée à de petits échantillons pour en déterminer la composition et les propriétés. Des méthodes d’imagerie 2D comme la fluorescence X par balayage ou la photoluminescence UV fournissent des cartographies à haute résolution de sections entières de matériaux chimiquement complexes et altérés pour en comprendre le mode de fabrication et l’état d’altération ;
  • concernant le diagnostic des matériaux et le développement de nouveaux traitements de restauration : par exemple, l’étude de la diffusion de nouveaux produits proposés pour les traitement dans des matrices poreuses ;
  • pour la prévention des risques, comme à travers l’étude de la réponse des matériaux à l’échauffement ou sous contrainte mécanique.
    SOLEIL a ainsi décidé de faciliter ce processus en accordant un accès prioritaire aux études consacrées à Notre-Dame. Néanmoins, je ne vais pas être plus précis pour deux raisons très importantes à mes yeux (1) la définition de ces recherches relève d’un processus de co-construction associant les différents acteurs de la recherche, y compris des méthodes, et (2) elle ne peut se concevoir qu’avec un peu plus de temps, alors que se déroule la phase d’« urgence impérieuse » évoquée précédemment.

Pour que cela fonctionne, il faut au moins trois composantes :

  • Des méthodes.
    Depuis une vingtaine d’année, le développement sans précédent de l’imagerie, à la fois 2D et 3D, et de la spectro-imagerie, nous permet de mieux décrire la complexité de matériaux du patrimoine hétérogènes. Contrairement aux apparences, un instrument comme SOLEIL n’est pas « donné », il est en remodelage permanent. La confrontation aux problématiques réelles est une source essentielle de créativité et d’inspiration. Les rayons X sont nos yeux. Il faut continuer à hisser la méthode aux rangs des autres domaines, comme vous le faites aujourd’hui, pour que ce dialogue interdisciplinaire continue de se construire.
  • Des moyens.
    Je coordonne depuis 2017 le domaine d’intérêt majeur (ou DIM) Matériaux anciens et patrimoniaux de la région Île-de-France avec M. Étienne Anheim (EHESS) et Mme Isabelle Rouget (MNHN). Ce DIM regroupe 95 laboratoires, 23 entreprises et partenaires de valorisation, au total 731 scientifiques, du domaine des matériaux anciens et patrimoniaux. À notre connaissance, il s’agit du plus important réseau régional au monde consacré à la discipline ; il regroupe tous les acteurs franciliens. Je vous annonce aujourd’hui que le DIM a décidé de lancer, avec la Région Île-de-France, un appel à projets ambitieux qui soutiendra des programmes de recherche régionaux en coordination avec le CNRS et les équipes du ministère de la Culture en apportant post-doctorats et équipements (tels que les bases de données évoquées précédemment). Nous travaillons notamment à ce que le secteur de la conservation-restauration du patrimoine soit pleinement associé aux recherches. Nous avons ici besoin de votre soutien, notamment pour que ces financements ne couvrent pas uniquement de l’équipement mais également le personnel nécessaire à ces travaux.
  • Du temps.
    C’est ce que j’appelle « le temps de l’interdisciplinarité ». Face à une telle tragédie, il faut « se dépêcher de penser ». Si un doctorat dans notre domaine dure généralement quatre années (et non trois, ce qui nous fait déjà sortir du LMD à bac+8), c’est que ce délai est nécessaire pour s’approprier les données d’un problème complexe, les partager, trouver des solutions souvent en identifiant au passage que le premier problème était en fait mal posé. Des structures de médiation et d’échange comme IPANEMA et le DIM sont des clés dans ce processus qui nécessite une co-création constante. Au-delà des opérations de sauvegarde, il faut soutenir plus encore les cadres permettant tant l’agilité qu’une interdisciplinarité créative qui sont les clés d’une recherche exigeante et de qualité, mêlant application et fondamentaux.

Je voulais finir en vous indiquant trois pistes sur lesquels vous pouvez nous soutenir et nous aider.

Nous avons une force particulière en France et en Europe dans le champ de la recherche sur le patrimoine. Il faut y mettre toute notre force et ne pas attendre que d’autres pays, d’autres continents, nous ouvrent la voie. La mise en place du cluster « Patrimoine » dans le cadre du futur programme-cadre européen de recherche doit être encore plus soutenu pour que ce programme soit pleinement financé comme les autres thématiques de recherche et non dix fois moins comme les premiers chiffres l’indiquent, en en accroissant l’interdisciplinarité. La position des états-membres comme la France est importante alors que ces négociations sont en cours, y compris pour que la dimension « sciences des matériaux » du patrimoine soit pleinement présente aux côtés des activités en sciences humaines et sociales de ce future cluster.

Il faut entendre les nombreux messages d’Europe et du monde entier qui nous sont parvenus après la tragédie. Nous en avons tous reçus des dizaines si ce n’est des centaines. Nous mettons actuellement en place l’infrastructure européenne des sciences du patrimoine E-RIHS qui coordonnera des plateformes de recherche avancées dans le domaine du patrimoine. Aidez-nous à construire une véritable force de recherche coordonnée entre pays européens pour l’étude des patrimoines culturel et naturel. Donnons-nous des cadres pérennes et solides pour nous concerter, travailler en commun, soigner et surtout empêcher que de telles catastrophes puissent se reproduire à l’avenir.

Vous l’avez rappelé en ouverture, M. le Président, deux mois jour pour jour avant ce terrible incendie, 1500 scientifiques et membres du public étaient réunis pour quatre jours d’échange à quelques centaines de mètres de Notre-Dame, dans le cadre de la Rencontre mondiale Patrimoines, sciences et technologies – évènement qu’IPANEMA a co-organisé avec l’Académie des sciences et le CNRS, à l’Institut de France. Dans ce cadre, une Déclaration solennelle a été adoptée soulignant l’« ampleur des dégradations, souvent irréversibles, des patrimoines mondiaux ».

Cette déclaration faisait quatre propositions phares pour la recherche sur le patrimoine :

  • inscrire l’étude des patrimoines dans les missions des organismes,
  • simplifier le recrutement interdisciplinaire,
  • mieux soutenir les laboratoires,
  • agir dans l’espace public.

Je vous remercie de votre attention."

Retrouvez le résumé des auditions sur notre site.
Consultez et téléchargez le programme.
Regardez la vidéo des échanges.


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